Les dernières savonneries officielles du savon de Marseille : liste complète et histoire d’une résistance parfumée

Elles ne sont plus que quelques-unes, éparpillées entre Marseille et Salon-de-Provence — et c’est précisément ce qu’il faut comprendre pour savoir ce qu’on achète vraiment

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Quand on achète un « savon de Marseille » en grande surface, dans une boutique de souvenirs ou sur Internet, il y a neuf chances sur dix pour que ce produit n’ait jamais vu Marseille de sa vie. Fabriqué en Chine, en Turquie, au Portugal ou dans le nord de la France, il peut légalement porter ce nom parce que l’appellation savon de Marseille n’est, à ce jour, toujours pas protégée par une indication géographique officielle. N’importe qui peut estampiller n’importe quel cube de n’importe quelle composition avec ces trois mots. C’est l’un des grands scandales tranquilles de la consommation française — et c’est ce qui rend si précieux le travail des dernières savonneries qui, elles, fabriquent le vrai.

Elles sont officiellement cinq — cinq savonneries qui produisent encore le savon de Marseille selon le procédé marseillais traditionnel, dans les Bouches-du-Rhône, avec des huiles végétales uniquement, dans des chaudrons où la saponification se fait à chaud pendant plusieurs jours, sans parfum, sans colorant, sans conservateur, sans additif chimique d’aucune sorte. Cinq maisons qui résistent, depuis des décennies pour les plus jeunes, depuis plus d’un siècle et demi pour les plus anciennes. Leur liste mérite d’être connue, leur histoire mérite d’être racontée, et leurs adresses méritent d’être visitées.

Pourquoi le savon de Marseille n’est pas (toujours) à Marseille

Avant de présenter les cinq savonneries, il faut répondre à une question que tout le monde se pose : comment un produit qui s’appelle savon de Marseille peut-il être fabriqué à Salon-de-Provence, à trente kilomètres de la cité phocéenne ? La réponse est historique, et elle éclaire la géographie actuelle de la production authentique.

Dès le XVIIe siècle, l’édit de Colbert de 1688 qui réglementait la fabrication du savon ne limitait pas la production à la seule ville de Marseille mais à sa région. Le texte visait le savoir-faire et la composition — huiles végétales pures, procédé de saponification à chaud, teneur minimale en acides gras — plutôt qu’une adresse précise. En conséquence, des savonneries s’installèrent tout naturellement dans les villes voisines qui offraient des conditions favorables : Salon-de-Provence disposait de ses propres sources d’approvisionnement en huile d’olive, d’un tissu d’artisans qualifiés et d’un port fluvial qui facilitait le commerce. Dès le XIXe siècle, Salon se constitua une réputation de ville savonnière qui lui vaut aujourd’hui encore le titre officieux de capitale du savon de Marseille hors les murs.

L’Union des Professionnels du Savon de Marseille — l’UPSM — fondée en 2011 par les quatre savonneries historiques, a d’ailleurs tranché la question dans sa charte de fabrication : le lieu de production autorisé est le département des Bouches-du-Rhône, berceau historique du savon. Pas la seule ville de Marseille. Cette décision pragmatique et historiquement fondée permet d’inclure Salon-de-Provence dans le cercle des savonneries légitimes — et de protéger collectivement un savoir-faire qui ne serait plus viable si chaque maison devait travailler seule.

Les cinq savonneries authentiques : liste complète

1. La Savonnerie Fer à Cheval — 66 chemin de Sainte-Marthe, 13014 Marseille — Fondée en 1856 — Classée Monument Historique — Label Entreprise du Patrimoine Vivant — Membre fondateur de l’UPSM

La Savonnerie Fer à Cheval est la doyenne — la plus ancienne savonnerie de Marseille encore en activité, inscrite aux Monuments Historiques, classée Entreprise du Patrimoine Vivant. Fondée en 1856 dans ce qui était alors la campagne marseillaise (le 14e arrondissement n’existait pas encore), elle occupe le même site depuis plus de cent soixante-dix ans, dans un bâtiment industriel du XIXe siècle dont les grands chaudrons en pierre sont préservés comme des pièces de musée — et fonctionnent encore.

L’histoire de Fer à Cheval est une succession de transmissions et de résurrections. Fabrique de bougies à l’origine (1850), savonnerie dès 1856, elle porta plusieurs noms au fil des familles propriétaires — Régis, Leca, JB Paul & Roux — avant que la marque Fer à Cheval ne s’impose comme identité permanente. En 1900, elle décrochait une médaille d’or à l’Exposition Universelle de Paris. En 1974, le groupe Salvador la rachetait et y fabriquait pendant des années le célèbre savon Le Chat. En 2003, puis 2012, elle passait entre d’autres mains avant d’être reprise par la famille Seghin, qui lui redonnerait sa fierté et sa visibilité internationale.

Ce qui distingue Fer à Cheval par-dessus tout, c’est l’authenticité documentée de son procédé : la saponification se fait encore dans de vieux chaudrons selon les cinq étapes codifiées par l’édit de Colbert — l’empâtage, le relargage, la cuisson, le lavage, la liquidation. Chaque opération est surveillée par un maître savonnier dont l’œil, l’oreille et l’odorat remplacent n’importe quel instrument de mesure. C’est ici que l’on comprend pourquoi le maître savonnier est un métier à part entière — pas une étiquette marketing, mais une expertise corporelle transmise de génération en génération. La savonnerie se visite gratuitement sur réservation : les visites guidées ont lieu les lundis, mercredis et vendredis.

2. La Savonnerie Le Sérail — 50 Boulevard Anatole-de-la-Forge, 13014 Marseille — Fondée en 1949 — Label Entreprise du Patrimoine Vivant — Membre fondateur de l’UPSM

La Savonnerie Le Sérail est la plus jeune des savonneries marseillaises authentiques — et peut-être la plus touchante dans son histoire. En 1949, alors que Marseille voit fermer ses dernières savonneries artisanales une à une, écrasées par la concurrence des lessives synthétiques d’après-guerre, un homme fait le choix inverse. Vincent Boetto, de retour de déportation en Allemagne, décide de créer une savonnerie. Il rachète une ferme isolée dans ce qui est aujourd’hui le 14e arrondissement, y installe les équipements récupérés chez des savonniers qui ferment — chaudrons, tables de découpe, outils de séchage — et commence à fabriquer le vrai savon de Marseille quand tout le monde abandonne.

Ce pari à contre-courant était aussi un acte de foi dans la qualité contre la facilité, dans l’artisanat contre l’industrie, dans la continuité contre l’abandon. Il se révéla juste. Le Sérail existe toujours, dans la même ferme que Vincent Boetto avait choisie, avec le même matériel d’époque parfaitement conservé. Depuis 2009, son fils Daniel a repris les rênes et perpétue le savoir-faire laissé par son père, sans rien changer au fond — ni à la recette, ni aux outils, ni à l’attention portée à chaque bain de savon.

La visite du Sérail est une expérience particulière : on entre dans une ferme dont la cour est envahie de blocs de savon en train de sécher à l’air libre, dans des cases en bois, pendant les semaines nécessaires à l’évaporation de l’eau. L’odeur — cette odeur propre et légèrement alcaline du savon frais — imprègne tout l’espace. Les visites sont gratuites le vendredi après-midi. C’est la dernière savonnerie entièrement basée dans les limites de la ville de Marseille.

3. La Savonnerie du Midi — Marque La Corvette — Marseille — Fondée en 1894 — Membre fondateur de l’UPSM — Certifiée COSMOS NATURAL par Ecocert

La Savonnerie du Midi est née en 1894 à Marseille et porte aujourd’hui ses savons sous la marque commerciale La Corvette — un nom évocateur d’aventure maritime parfaitement adapté à une ville portuaire. C’est l’une des savonneries les plus industrialisées des quatre membres fondateurs de l’UPSM, sans que cela ne compromette pour autant l’authenticité de son procédé : la cuisson au chaudron reste la méthode de fabrication, et la charte de l’UPSM est respectée à la lettre.

La Savonnerie du Midi a la particularité d’être aujourd’hui la propriété du même groupe que la Savonnerie Fer à Cheval — la Compagnie des Détergents et du Savon de Marseille. Cette intégration sous un même groupe n’a pas conduit à une fusion des identités : les deux marques restent distinctes, avec leurs propres formules, leurs propres visuels et leurs propres histoires. C’est le modèle économique qui permet à ces structures de survivre dans un marché dominé par des concurrents étrangers qui n’ont ni les coûts ni les contraintes de la fabrication authentique.

Les savons La Corvette sont certifiés COSMOS NATURAL par Ecocert — une certification qui confirme la composition naturelle et la traçabilité des ingrédients. Disponibles en grande distribution et dans les boutiques spécialisées, ils constituent souvent le premier contact du grand public avec le vrai savon de Marseille, avant que les amateurs ne remontent vers les savonneries artisanales pour aller chercher encore plus loin dans la qualité.

4. La Savonnerie Marius Fabre — 148 avenue Paul Bourret, 13300 Salon-de-Provence — Fondée en 1900 — 4 générations familiales — Musée du Savon de Marseille — Membre fondateur de l’UPSM

Marius Fabre est, parmi les savonneries authentiques, celle qui a le mieux réussi à conjuguer fidélité absolue au procédé traditionnel et ambition commerciale et culturelle contemporaine. Fondée en 1900 à Salon-de-Provence par Marius Fabre lui-même, elle est aujourd’hui dirigée par la quatrième génération de la famille — les Fabre n’ont jamais vendu, jamais externalisé, jamais dévié de la recette originale transmise de père en fils depuis cent vingt-cinq ans.

Ce que Marius Fabre a compris avant les autres, c’est que le savon de Marseille authentique ne peut pas se battre sur le terrain du prix — il ne peut que gagner sur celui de la valeur. Valeur du savoir-faire, valeur de l’histoire, valeur de la transparence. La savonnerie ouvre ses portes gratuitement aux visiteurs toute l’année — les chaudrons sont visibles, le maître savonnier travaille à vue, les étapes de fabrication sont expliquées avec une pédagogie remarquable. Elle abrite également le Musée du Savon de Marseille, installation muséographique qui retrace deux millénaires d’histoire de la savonnerie provençale avec des collections de documents, d’outils et d’emballages anciens d’une richesse étonnante.

La gamme Marius Fabre comprend plusieurs versions du cube traditionnel : le savon à l’huile d’olive pure (vert foncé, légèrement teinté par la chlorophylle de l’olive, au goût légèrement plus amer et plus riche en polyphénols) et le savon aux huiles végétales (brun plus clair, à base d’olive, coprah et palme, le plus courant). Des formats de 200g à 2,5 kg selon les usages. Et une gamme de cosmétiques et de produits d’entretien qui prolongent la philosophie du savon pur dans d’autres formats. Marius Fabre est aujourd’hui la savonnerie provençale la plus exportée dans le monde.

5. La Savonnerie Rampal Latour — 71 rue Félix Pyat, 13300 Salon-de-Provence — Tradition depuis 1828 — Deux brevets de fabrication déposés en 2016 — Gamme certifiée Bio Ecocert

Rampal Latour est la savonnerie la plus ancienne dans la tradition — non pas comme entreprise continue depuis 1828, mais comme lignée de maîtres savonniers dont le savoir-faire n’a jamais été interrompu. C’est en 1828 que Pierre Rampal commence comme maître savonnier à la savonnerie Court-de-Payen à Marseille. Cinq générations de Rampal se succéderont, toutes maîtres savonniers, jusqu’à ce que le dernier transmette son entreprise à Jean-Louis Plot — un chimiste tombé amoureux du métier — qui perpétue sous la marque Rampal Latour l’héritage de cette famille d’exception.

L’installation à Salon-de-Provence date de 1907, quand Pierre Rampal — petit-fils du fondateur et médaillé d’or à l’Exposition Universelle de Paris en 1900 — ouvrit la savonnerie au 71 de la rue Félix Pyat, adresse où elle se trouve encore aujourd’hui. C’est dans cette usine centenaire, classée Belle Époque, que les visiteurs entrent encore aujourd’hui pour découvrir les anciens chaudrons et les méthodes d’une autre époque.

Ce qui distingue Rampal Latour des autres savonneries authentiques, c’est son engagement vers l’innovation responsable sans jamais trahir la tradition. En 2016, après trois ans de recherche et deux dépôts de brevets à l’INPI, Jean-Louis Plot et son équipe développèrent un procédé de fabrication amélioré qui utilise quatre fois moins d’eau et sept fois moins d’énergie que le procédé classique, tout en conservant dans le savon trente fois plus de glycérine naturelle — cette molécule hydratante qui protège la peau et que le procédé classique élimine lors du relargage. Ce brevet est une révolution discrète : pour la première fois depuis l’édit de Colbert, quelqu’un améliore le procédé marseillais sans le trahir.

Comment reconnaître le vrai : le guide pratique

Face à un marché saturé de faux savons de Marseille, quelques règles simples permettent de faire le tri. La première est la plus fiable : chercher le logo de l’UPSM — l’Union des Professionnels du Savon de Marseille — sur l’emballage. Ce logo, déposé en 2011 par les quatre membres fondateurs, garantit que le savon a été fabriqué selon la charte dans les Bouches-du-Rhône, avec des huiles végétales, au chaudron, sans additifs.

La deuxième règle est la teneur en huile : un vrai savon de Marseille porte la mention « 72% d’huile végétale » ou « Extra pur 72% d’huile » gravée directement dans la pâte du cube. Cette teneur est une norme établie en 1906 par le chimiste François Merklen et confirmée par la jurisprudence de la Cour de Cassation en 1928. Un savon qui ne mentionne pas cette teneur, ou qui l’affiche uniquement sur l’emballage papier sans la graver dans la pâte, est suspect.

La troisième règle est l’absence de parfum. Un cube de savon de Marseille traditionnel ne sent pas la lavande, ni le jasmin, ni le miel, ni les fleurs de printemps. Il sent le savon — cette odeur propre, légèrement alcaline, avec des notes d’huile végétale chaufée. Si votre savon est parfumé à la lavande et se présente comme un savon de Marseille, ce n’est pas un savon de Marseille au sens traditionnel du terme — c’est un savon parfumé, peut-être excellent, mais différent. Quatrième règle : le lieu de fabrication. Un vrai savon de Marseille est fabriqué dans les Bouches-du-Rhône. Si l’emballage mentionne une fabrication en Asie, en Europe de l’Est ou en dehors de la Provence, c’est une usurpation du nom.

L’IGP, le combat de fond

Depuis 2011, l’UPSM se bat pour obtenir une Indication Géographique Protégée pour le savon de Marseille — ce label européen qui protégerait l’appellation au même titre que le Champagne, le Roquefort ou l’huile d’olive de Nyons. Cette protection interdirait légalement à tout fabricant hors des Bouches-du-Rhône de vendre son produit sous le nom savon de Marseille, et imposerait une composition et un procédé définis.

Le chemin vers cette IGP est semé d’obstacles. Les lobbies industriels de la grande savonnerie s’y opposent farouchement — une protection de l’appellation éliminerait des marchés considérables pour des produits qui n’ont de marseillais que le nom mais qui bénéficient du capital de confiance que des siècles d’authentique fabrication ont constitué. Les procédures européennes sont longues, complexes, coûteuses. Et les cinq savonneries authentiques, qui produisent ensemble une quantité marginale par rapport aux volumes industriels, n’ont pas les moyens de certains lobbies adverses.

Pourtant, la cause avance. La sensibilisation du public à l’authenticité, portée par les mouvements de consommation responsable et le retour au local, crée une pression favorable. Des médias nationaux et internationaux relaient régulièrement le combat des savonnières de l’UPSM. Et les ventes de savon authentique progressent chaque année, démontrant que les consommateurs, quand ils sont informés, choisissent le vrai. C’est peut-être la meilleure façon de soutenir ces cinq maisons : acheter chez elles, les visiter, les recommander, et apprendre à reconnaître leur logo. Chaque cube acheté est un vote pour la continuation d’un savoir-faire de six cents ans.

🌿 Anecdote — En 1812, Napoléon Bonaparte, grand utilisateur du savon de Marseille (il en consommait, selon ses valets, des quantités considérables lors de ses bains quotidiens), signa un décret définissant une marque particulière pour les briques de savon authentiques : un pentagone gravé dans la pâte avec les mots huile d’olive et le nom du fabricant. Ce décret napoléonien est l’ancêtre direct des mentions 72% d’huile gravées dans les cubes d’aujourd’hui. Deux siècles après, les maîtres savonniers de l’UPSM appliquent encore, presque mot pour mot, les exigences de l’Empereur — sans le savoir, ou peut-être en le sachant très bien.

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