De la navette à la boule de pétanque, de la tisane au savon, de la quincaillerie au parfum — le portrait de ces maisons qui ont traversé les guerres, les crises et les siècles sans jamais trahir leur âme
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En septembre 2023, dans la plus vieille chambre de commerce du monde — le Palais de la Bourse de Marseille, fondé en 1599 — plus de quatre-vingts chefs d’entreprise se retrouvèrent autour d’une idée simple et forte : elles ont toutes plus de cent ans, elles sont toutes nées en Provence, et elles sont toujours là. Ce jour-là naquit officiellement le réseau des Centaures d’Aix-Marseille-Provence, lancé par la Chambre de Commerce et d’Industrie métropolitaine sous une devise qui résume tout : le passé comme référence, le futur comme excellence.
Le chiffre impressionne : selon le registre du commerce des Bouches-du-Rhône, au moins quatre-vingt-deux entreprises centenaires sont identifiées sur le territoire. Ensemble, elles emploient dix mille sept cents personnes et génèrent un chiffre d’affaires cumulé de un virgule soixante-quatorze milliard d’euros — soit près de cinq pour cent du PIB départemental. Ce ne sont pas des musées, ni des curiosités folkloriques. Ce sont des entreprises vivantes, qui vendent, exportent, innovent et transmettent leur savoir-faire à des générations qui n’avaient pas encore vu le jour quand elles ont été fondées.
Voici le portrait de quelques-unes de ces maisons d’exception — celles qui racontent le mieux ce que la Provence sait fabriquer, conserver et transmettre quand elle s’en donne la peine. Chacune est une aventure humaine aussi singulière qu’exemplaire.
Ce que signifie durer cent ans
Tenir cent ans dans le monde des affaires, c’est une prouesse que la statistique rend presque impossible. En France, moins de un pour cent des entreprises atteignent leur centenaire. La durée de vie moyenne d’une société est estimée à moins de dix ans. Atteindre cent ans, c’est avoir traversé deux guerres mondiales, plusieurs crises économiques majeures, des révolutions industrielles, technologiques, numériques — tout en restant soi-même, tout en conservant ce quelque chose d’essentiel qui faisait l’identité de la maison dès l’origine.
Les Centaures provençaux partagent quelques caractéristiques communes qui éclairent leur longévité. La première est la transmission familiale : la plupart d’entre elles sont encore dans les mains de la famille fondatrice, à la troisième, quatrième ou cinquième génération. Cette continuité de sang et de valeurs crée une cohérence de vision que les successions de dirigeants extérieurs ne peuvent pas reproduire facilement. La deuxième est l’ancrage territorial : ces entreprises ne délocalisent pas, ne sous-traitent pas leur savoir-faire, ne cherchent pas un terrain moins cher à l’autre bout du monde. Elles sont ici, dans la même ville, souvent dans le même bâtiment, depuis le premier jour.
La troisième caractéristique — et c’est peut-être la plus précieuse — est ce que les dirigeants des Centaures appellent eux-mêmes le sens du temps long. Faire des projections à dix ans quand d’autres pensent à douze mois. Refuser de sacrifier la qualité pour le volume. Accepter de grandir lentement, en profondeur, plutôt que vite et en surface. C’est une philosophie qui ressemble fort à celle de la Provence elle-même — ce territoire qui a toujours préféré la profondeur à l’agitation.
Le Four des Navettes — Depuis 1781
1781 ✦ Le Four des Navettes — 136 rue Sainte, Marseille 7e
Plus ancienne boulangerie de Marseille. Recette secrète de la navette à la fleur d’oranger. Trois propriétaires en deux cent quarante ans. Four à voûte du XVIIIe siècle encore en activité.
C’est l’institution par excellence. Le Four des Navettes est la plus ancienne boulangerie de Marseille, fondée le 24 novembre 1781 par le maître-boulanger Antoine Lauzière, sur la rue Sainte, dans le 7e arrondissement, à deux pas de l’abbaye Saint-Victor. En deux cent quarante-trois ans d’existence, il n’a connu que trois propriétaires — un chiffre presque incroyable dans un secteur où les changements de mains se comptent par dizaines. Les Imbert, famille actuelle, en sont les gardiens depuis plusieurs générations.
La navette est un biscuit allongé, parfumé à la fleur d’oranger, dont la forme évoque une petite barque — une nef, en provençal nau, dont navette est le diminutif. La légende dit que sa forme rappelle la barque des Saintes Maries qui accostèrent en Camargue. La tradition veut que chaque 2 février, à la Chandeleur, l’archevêque de Marseille bénisse le four en grande cérémonie — un rituel maintenu sans interruption depuis plus de deux siècles.
La recette est jalousement gardée et transmise oralement de propriétaire en propriétaire — aucun document écrit ne la décrit. Ce secret n’est pas un argument marketing : il est la réalité d’une tradition orale qui précède l’ère des livres de recettes. Le four à voûte d’origine, construit à la fin du XVIIIe siècle, fonctionne toujours et est exclusivement consacré à la cuisson des navettes. Quand une institution dit qu’elle n’a rien changé, le Four des Navettes peut en apporter la preuve physique : son four en est le témoin de pierre.
L’Herboristerie du Père Blaize — Depuis 1815
1815 ✦ Herboristerie du Père Blaize — 4 rue Méolan, Marseille 1er
Fondée par Toussaint Blaize, guérisseur venu des Alpes. Pharmacie et herboristerie. L’une des plus anciennes de France. Six générations familiales avant transmission en 2013.
L’histoire du Père Blaize commence par une histoire d’amour. En 1815, Toussaint Blaize, guérisseur originaire des Alpes de Haute-Provence, descend à Marseille pour deux raisons : la proximité du port de commerce, où transitent des plantes venues du monde entier, et une jeune Marseillaise dont il est tombé amoureux. Il s’installe rue Méolan, dans le quartier de Noailles, et fonde son herboristerie — une officine où les plantes médicinales côtoient les remèdes traditionnels dans un décor de boiseries et de tiroirs d’apothicaire qui n’a pratiquement pas changé depuis.
Pendant près de deux siècles, six générations de la famille Blaize se succédèrent derrière le même comptoir. En 2013, faute de successeur familial, la maison passa entre les mains de Cyril Coulard, pharmacien passionné qui a fait le serment de ne rien toucher à l’essentiel — ni les recettes, ni l’atmosphère, ni la Tisane du Centenaire, cette préparation ancestrale également connue sous le nom d’Élixir de longue vie du Père Blaize, dont le goût puissant n’a rien d’agréable mais dont les vertus hépatiques sont redoutables selon ses fidèles.
En 2018, la maison a ouvert une tisanerie-boutique en face de l’herboristerie originale, la Maison Blaize, où les tisanes se dégustent sur place. C’est une modernisation douce, respectueuse — une façon de rendre accessible un patrimoine ancestral sans le dénaturer. L’herboristerie du Père Blaize est aussi une pharmacie agréée, qui ne propose que des solutions à base de plantes naturelles — une cohérence de principes maintenue depuis plus de deux siècles.
Maison Empereur — Depuis 1827
1827 ✦ Maison Empereur — 4 rue des Récolettes, Marseille 1er
Plus vieille quincaillerie de France. Sept générations familiales. 1 300 m² de caverne d’Ali Baba. 50 000 références. Label Entreprise du Patrimoine Vivant.
Il y a des boutiques qui sont des voyages dans le temps. Maison Empereur est l’une de ces boutiques — la plus vieille quincaillerie de France, fondée en 1827 dans le quartier Noailles, toujours dans la même famille depuis sept générations. Quand on entre chez Empereur, on pénètre dans un labyrinthe de quinze cents mètres carrés où cohabitent des outils que l’on ne trouve nulle part ailleurs, des ustensiles de cuisine introuvables en grande surface, des jouets traditionnels en bois, des articles de droguerie d’un autre temps, des couteaux forgés à la main, et à peu près tout ce que la civilisation domestique française a inventé depuis deux siècles.
Le commerce d’origine fut créé sur la place de la Bourse par Eugène Bolfras, puis racheté par François Empereur, un taillandier — artisan qui forge les outils tranchants. En 1845, le commerce déménagea rue d’Aubagne, et s’agrandit au fil des générations pour intégrer les ateliers de quincaillerie en ferrements. Aujourd’hui, c’est Laurence Renaux-Guez, septième génération de la famille, qui tient les rênes — et qui a doublé la surface du magasin avec un étage consacré à l’art de vivre, aux jouets anciens et aux manufactures historiques françaises.
Car Maison Empereur est aussi une vitrine du savoir-faire artisanal français : plus de deux cents manufactures historiques y sont représentées, sélectionnées sur un critère immuable — qualité, transmission du savoir-faire et exigence de durabilité. Ces produits portent le timbre MH (Manufacture Historique) sur le site de la maison. En achetant une casserole en cuivre estampillée chez Empereur, on participe à la chaîne d’une économie de la qualité qui traverse les générations. Maison Empereur a remporté en 2024 le Global Innovation Awards — et ses ventes en ligne représentent désormais vingt-cinq pour cent de son activité, avec une forte percée sur les marchés américain et asiatique. Les Japonais en sont particulièrement friands.
La Boule Bleue — Depuis 1904
1904 ✦ La Boule Bleue — Rofritsch — Place des 13 Cantons, Marseille 2e
Plus ancien fabricant de boules de pétanque au monde. Quatrième génération familiale. Seule manufacture de boules à Marseille. Label Entreprise du Patrimoine Vivant.
L’histoire de La Boule Bleue commence avec un Alsacien tombé amoureux de Marseille. En 1904, Félix Rofritsch — capitaine au long cours refusant de rentrer dans son Alsace annexée par l’Allemagne depuis 1871 — ouvre une boutique rue des Fabres, dans le centre de Marseille. Il y vend des bibelots, mais aussi des boules — en bois, recouvertes de clous qu’il pose lui-même un à un, à raison de deux paires par jour. La pétanque n’a pas encore son nom officiel. Les premiers concours ne se tiendront qu’en 1910. Rofritsch fabrique ses boules avant que le jeu n’existe officiellement.
La première révolution arrive en 1925 : Félix invente la boule en bronze et laiton, plus dure, plus précise, qui fait immédiatement parler d’elle sous les platanes. En 1937, ses fils Fortuné et Marcel héritent et innovent à leur tour en créant la première boule en acier suédois au carbone trempé — un alliage qui développe lors du traitement thermique des reflets bleus caractéristiques. L’entreprise prend alors le nom qu’elle n’a plus quitté : La Boule Bleue.
Aujourd’hui, Hervé Rofritsch, arrière-petit-fils du fondateur, dirige l’entreprise avec la même exigence artisanale. La fabrication d’une boule de pétanque demande douze étapes distinctes — découpe, forgeage à chaud, matricage, chanfreinage, soudage, usinage, stripage, marquage, poinçonnage, cuisson à 850°C, trempe dans un bain d’eau salée ou d’huile, polissage. Ce processus n’a pas fondamentalement changé depuis les années 1940. La Boule Bleue est la dernière manufacture à fabriquer ses boules à Marseille, dans l’atelier familial de la place des 13 Cantons. Elle exporte aujourd’hui dans cinquante pays et les boules bleues sont jouées sur les boulodromes du monde entier — du Japon au Sénégal en passant par les États-Unis.
Les autres Centaures : un territoire d’excellence
Les quatre maisons présentées ci-dessus sont parmi les plus connues du grand public, mais elles ne représentent qu’une infime partie du tissu des Centaures provençaux. Les quatre savonneries de l’UPSM — Fer à Cheval (1856), Savonnerie du Midi (1894), Marius Fabre (1900) et Le Sérail (1949) — en font partie, tout comme la savonnerie Rampal Latour dont la tradition remonte à 1828 à Salon-de-Provence.
Le groupe Onet, fondé à Marseille en 1860, est devenu l’un des premiers groupes français de services aux entreprises — propreté, sécurité, services aéroportuaires — avec une présence internationale considérable tout en gardant son siège social à Marseille, fidèle à ses origines. Daher Aerospace, fondé en 1911, est aujourd’hui un acteur mondial de l’aéronautique et de la logistique industrielle, dont l’histoire commence dans les docks du port de Marseille. Ces deux entreprises illustrent que la longévité n’est pas l’apanage des artisans et des commerçants — elle traverse tous les secteurs.
Parmi les autres Centaures remarquables figure la Maison Corsiglia, fondée en 1896 à Marseille, référence nationale dans la fabrication des marrons glacés — une douceur qui a construit sa réputation sur la qualité de sa sélection de châtaignes et de son processus de confisage, inchangé dans ses principes depuis la fondation. Les Huiles Coulomb, producteur d’huile d’olive dans la région d’Aix, perpétuent depuis plus d’un siècle une tradition d’extraction qui fait de leurs huiles des références parmi les connaisseurs. La Plume Dorée et la Maison Maupetit incarnent la tradition de la librairie-papeterie provençale de qualité.
À Gémenos, dans la vallée de l’Huveaune, une entreprise créatrice de couleurs pour les beaux-arts fabrique depuis plus d’un siècle des pigments et des huiles pour artistes reconnus dans le monde entier. À Auriol, un moulin à huile d’olive tourne depuis des générations dans la même famille. À Aix-en-Provence, un studio photographique centenaire a traversé toutes les révolutions techniques de l’image. Ces maisons discrètes, inconnues du grand public, constituent le substrat silencieux d’une économie de la qualité et de la durée dont le territoire est profondément imprégné.
Ce que les Centaures nous apprennent
Écouter les dirigeants des Centaures, c’est recevoir une leçon d’économie qui ne ressemble à aucun manuel de management. Nicolas Imbert, du Four des Navettes, dit que ses navettes ne lui appartiennent plus — elles appartiennent à Marseille, et son rôle est simplement de les garder fidèles à elles-mêmes. Hervé Rofritsch, de La Boule Bleue, refuse de délocaliser la fabrication malgré des propositions régulières qui lui permettraient de réduire ses coûts — parce que la boule bleue est une boule de Marseille, et que le jour où elle ne sera plus faite à Marseille, elle ne sera plus vraiment une boule bleue.
Ces dirigeants partagent une conception du temps radicalement différente de celle de la gestion trimestrielle. Ils raisonnent en générations, pas en exercices comptables. Ils font des plans à dix ans quand d’autres font des plans à dix-huit mois. Ils acceptent de renoncer à un profit immédiat pour protéger une réputation construite sur plusieurs décennies. Cette patience n’est pas de la résignation — c’est une stratégie. La preuve qu’une entreprise peut être à la fois profitable et durable, artisanale et exportatrice, locale et reconnue internationalement.
Le réseau des Centaures, lancé en 2023, ambitionne de rendre ces entreprises plus visibles — créer un label de reconnaissance, organiser des visites d’ateliers, développer des partenariats pédagogiques avec les écoles et les universités, proposer des ateliers de coaching pour les jeunes entrepreneurs qui veulent comprendre comment on construit quelque chose qui dure. Car les Centaures ont une chose à enseigner que les diplômes ne donnent pas : la conviction que la qualité, la patience et la fidélité à ses racines ne sont pas des freins à la croissance. Ils en sont, depuis cent ans et plus, la démonstration vivante.
🌿 Anecdote — En 1999, lors des célébrations du quatre centième anniversaire de la Chambre de Commerce de Marseille — la plus vieille du monde, fondée en 1599 — les organisateurs cherchèrent à réunir les entreprises provençales ayant traversé le plus grand nombre de siècles. Ils découvrirent que le Four des Navettes, avec ses deux cent dix-huit ans d’existence à l’époque, était l’entreprise fondée au XVIIIe siècle encore en activité qui avait connu le plus petit nombre de propriétaires dans toute la région : trois familles en deux siècles. Pour la chambre de commerce qui, elle, n’en avait connu que plusieurs dizaines de présidents, c’était une leçon de continuité difficile à égaler.

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