Le Vallon des Auffes : le secret le mieux gardé de Marseille

À cinq minutes du Vieux-Port, un micro-village de pêcheurs s’est arrêté dans le temps — ses pointus colorés, ses restaurants au bord de l’eau et son silence inattendu en font l’endroit le plus insolite de la ville

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Pour trouver le Vallon des Auffes, il faut savoir qu’il existe. Il ne se voit pas depuis la Corniche Kennedy — on passe au-dessus sur le viaduc sans imaginer que vingt mètres plus bas, caché sous les arches de béton, un village de pêcheurs vit sa vie au bord d’une anse minuscule. C’est cette invisibilité depuis la route principale qui l’a préservé de la gentrification et du tourisme de masse. Le Vallon des Auffes est un secret que Marseille garde avec soin, en le laissant à la vue de tous ceux qui savent regarder.

Son nom vient du provençal aufes, qui désigne la sparte — cette herbe dure des garrigues dont les fibres étaient utilisées pour fabriquer les cordages et les paniers. Des artisans de la sparte travaillaient ici au XIXe siècle, profitant de l’accès direct à la mer pour mouiller et assouplir les fibres avant tressage. Quand les cordiers partirent, les pêcheurs restèrent.

Un village dans la ville

L’anse du Vallon des Auffes mesure peut-être cent mètres de largeur. Autour de ce croissant d’eau turquoise — très bleue quand le soleil est haut, très verte quand il est bas — une dizaine de maisons basses s’accrochent à la falaise calcaire. Ce sont les maisons des familles de pêcheurs qui occupent ce territoire depuis plusieurs générations — les mêmes familles dont les enfants et les petits-enfants continuent de sortir leurs pointus chaque matin avant l’aube.

Les pointus sont les barques traditionnelles marseillaises — des embarcations en bois à fond plat et à étrave pointue, peintes en bleu, rouge, blanc ou jaune, qui dansent dans l’anse avec la légèreté de feuilles sur l’eau. Leur entretien est une science transmise de père en fils : le calfatage des joints, le goudronage de la coque, la peinture annuelle qui protège le bois de l’eau salée. Ces barques ne sont pas des objets décoratifs — elles servent encore, chaque jour.

Le restaurant Chez Fonfon, fondé en 1952 et tenu depuis lors par la même famille, est l’adresse de la bouillabaisse authentique à Marseille. Posé au bord de l’eau, avec ses nappes à carreaux et sa cuisine ouverte sur la mer, il a servi depuis soixante ans des présidents, des écrivains, des acteurs et surtout des Marseillais ordinaires qui savent qu’ici, la bouillabaisse est faite avec les poissons de la pêche du matin, le rouille est préparé à l’ail frais et la soupe sent vraiment la mer.

Comment y arriver et comment l’habiter

Pour rejoindre le Vallon des Auffes depuis la Corniche, on emprunte un petit escalier discret qui descend sous le viaduc — une dizaine de marches et on est dans un autre monde. Ou on arrive par la mer, en kayak ou en petit bateau, en passant sous les arches du viaduc qui cadrent l’anse comme une carte postale géante.

Le meilleur moment pour y venir est le matin tôt, quand les pêcheurs préparent leurs sorties et que les restaurants sont encore fermés. L’anse est alors d’un calme presque irréel — seul le claquement de l’eau contre les coques des pointus et le cri des mouettes qui disputent les restes de la veille. Ce silence matinal, à cinq minutes à pied de l’une des artères les plus animées de Marseille, est l’un des cadeaux les plus surprenants que la ville puisse offrir.

En soirée, quand les restaurants allument leurs terrasses et que les dîneurs descendent l’escalier avec l’air de découvrir un trésor, le Vallon change de visage. Il devient festif sans perdre son intimité — les tables sont serrées, les conversations se mêlent, l’odeur de la bouillabaisse flotte sur l’anse. C’est la Marseille dans sa meilleure humeur.

Les auffes et l’identité marseillaise

Le Vallon des Auffes est l’un de ces lieux qui font que Marseille est Marseille. Pas à cause de son histoire officielle ni de son architecture remarquable — mais à cause de sa persistance. Dans une ville qui a connu des transformations radicales (destructions de la guerre, expansion des années 60, rénovation des années 2000), ce petit coin a survécu en restant lui-même. Les familles de pêcheurs n’ont pas vendu, les restaurateurs n’ont pas changé de décor, les pointus sont encore peints à la main.

Cette résistance douce, non militante, faite simplement de continuité et d’attachement, est peut-être la leçon la plus marseillaise qui soit. Marseille ne préserve pas ses trésors en les muséifiant — elle les préserve en les vivant. Le Vallon des Auffes est vivant. C’est pour ça qu’il est irremplaçable.

🌿 Anecdote — Le cinéaste Robert Guédiguian, né à Marseille dans une famille d’immigrés arméniens, a tourné plusieurs de ses films dans et autour du Vallon des Auffes. Dans Marius et Jeannette (1997), l’anse apparaît comme arrière-plan de scènes quotidiennes qui ont ému des millions de spectateurs. Guédiguian a dit dans plusieurs interviews que le Vallon des Auffes lui semblait être la métaphore parfaite de Marseille : petit, caché, résistant, généreux, inchangé alors que tout change autour. Un village qui refuse de disparaître dans la ville.

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