La place de l’Hôtel de Ville de Marseille : où la ville se regarde elle-même

Cette place qui borde le Vieux-Port porte en elle deux mille ans d’histoire publique et le plus vieil édifice civil de Marseille — et presque personne ne s’y arrête vraiment

✦ Mots-clés : Hôtel de Ville Marseille histoire, place Vieux-Port Marseille, Pavillon Puget Marseille, place Daviel Marseille, architecture XVII siècle Marseille, patrimoine Marseille bâtiments

Quand on flâne sur le Vieux-Port de Marseille, la place de l’Hôtel de Ville est là, à deux pas — mais on passe souvent devant sans s’arrêter. La faute au Vieux-Port lui-même, tellement vaste et lumineux qu’il capte toute l’attention et laisse dans l’ombre ce qui le borde. C’est dommage, parce que derrière la façade en pierre blanche de l’Hôtel de Ville se cache l’une des plus belles pages de l’architecture du XVIIe siècle en France, et l’une des rares qui soit encore debout dans cette partie de Marseille après les destructions de 1943.

L’Hôtel de Ville de Marseille fut construit entre 1653 et 1683 par les architectes Gaspard Puget et Mathieu Portal. Sa façade, en pierre de la Couronne (ce calcaire blanc extrait près de Martigues qui donne à tous les grands monuments marseillais leur couleur de crème fraîche), s’inspire directement de l’architecture génoise — la grande influence du XVIIe siècle pour une ville qui commercait intensément avec Gênes. Ce lien architecturel avec l’Italie du Nord est une des clés pour comprendre l’esthétique marseillaise des grands siècles.

La place Daviel : un musée à ciel ouvert

La place qui borde l’Hôtel de Ville — la place Daviel, du nom d’un ophtalmologue marseillais du XVIIIe siècle dont l’histoire mériterait un article entier — est en réalité un musée architectural à ciel ouvert. Elle concentre en quelques dizaines de mètres carrés plusieurs siècles d’histoire architecturale marseillaise.

Le Pavillon Puget, construit en 1671 par Pierre Puget (le grand sculpteur et architecte marseillais, cousin de Gaspard), est l’édifice civil le plus ancien encore debout à Marseille. Sa façade baroque, avec ses consoles sculptées et ses pilastres d’un style reconnaissable, a survécu à tout — aux bombardements de la Seconde Guerre, aux destructions de 1943, aux ravages du temps. C’est un miracle de persistance autant qu’un monument de beauté.

La Maison Diamantée, sur la place voisine, est encore plus ancienne — elle date du XVIe siècle et doit son nom à la rustication diamantée de sa façade (des bossages en pointe de diamant, technique héritée de l’architecture florentine de la Renaissance italienne). Elle est aujourd’hui le Musée du Vieil Marseille — et son contenu est à la hauteur de son contenant.

L’Hôtel de Ville et la vie publique marseillaise

L’Hôtel de Ville a toujours été le lieu où Marseille se gouverne et se représente. Avant lui, des édifices successifs occupaient le même emplacement — des maisons consulaires médiévales, des loges de marchands, un bâtiment provisoire qui servit pendant les guerres de Religion. La décision de construire un Hôtel de Ville monumental au XVIIe siècle était un acte politique : affirmer la permanence et la grandeur d’une ville qui voulait être prise au sérieux par le pouvoir royal.

C’est depuis le balcon de l’Hôtel de Ville que les grandes décisions et les grands événements ont été annoncés aux Marseillais — les victoires militaires, les armistices, les résultats des élections importantes. C’est devant lui que les manifestations et les rassemblements prennent leur valeur symbolique. La place n’est jamais vraiment vide : même sans foule, sa charge historique donne à chaque présence sur ses pavés une légère solennité.

Aujourd’hui, la mairie de Marseille gère une métropole de 1,6 million d’habitants depuis ces mêmes murs du XVIIe siècle. Les serveurs municipaux et les réseaux informatiques coexistent avec les boiseries anciennes et les lustres d’époque. C’est une juxtaposition caractéristique de Marseille — la capacité à faire coexister des temporalités radicalement différentes sans que l’une prenne le dessus sur l’autre.

Pierre Puget : le Michel-Ange de Provence

Pierre Puget mérite qu’on s’arrête sur son nom. Né à Marseille en 1620 dans une famille de maçons, il devint l’un des plus grands sculpteurs et architectes du XVIIe siècle européen — sans jamais quitter tout à fait sa ville natale, même dans ses années de gloire parisienne et gênoise.

Ses sculptures — le Milon de Crotone du musée du Louvre, l’Hercule gaulois, les groupes de l’Arsenal de Toulon — sont des œuvres d’une puissance physique et émotionnelle qui lui valurent le surnom de Michel-Ange de la France. Mais Louis XIV, qui lui commanda plusieurs œuvres, ne l’apprécia jamais autant qu’il le méritait — le roi préférait l’ordre classique de Le Brun à l’énergie baroque de Puget.

Marseille garde de Puget quelques œuvres et plusieurs bâtiments. Le Pavillon qui porte son nom sur la place de l’Hôtel de Ville est peut-être le plus accessible de ses héritages — une façade que l’on peut toucher, dont on peut examiner les détails, dont on peut essayer de deviner dans chaque sculpture le génie qui l’a conçue il y a trois cent cinquante ans, au bord de cette même mer.

🌿 Anecdote — Pierre Puget mourut à Marseille en 1694, non sans avoir reçu les honneurs tardifs que le roi Louis XIV lui avait longtemps refusés. Dans son testament, retrouvé aux archives de Marseille, il légua à la ville sa collection de dessins et d’estampes — une collection d’une valeur considérable. Il nota dans ce testament : je donne à ma ville ce que les rois n’ont pas su vouloir. Cette phrase, digne et légèrement amère, résume une vie d’artiste exceptionnel qui avait servi le génie plus fidèlement que le pouvoir. La ville de Marseille honora ce legs — et c’est bien.

Laisser un commentaire