La montée des Accoules : l’escalier qui monte vers la plus vieille paroisse de Marseille

Ces cent marches qui grimpent du Vieux-Port vers le clocher roman des Accoules traversent deux mille ans d’histoire urbaine en quelques minutes de montée

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Il y a à Marseille un escalier qui fait partie de la ville comme le sel fait partie de la mer — on ne l’imagine pas absent. La montée des Accoules monte depuis le Vieux-Port jusqu’au sommet du Panier en une série de marches inégales, usées par des millions de pas depuis des siècles. En haut, un clocher roman solitaire domine la ville avec la même autorité tranquille depuis le Moyen Âge. Ce clocher est le seul vestige de l’église des Accoules — la plus ancienne paroisse de Marseille, fondée au XIe siècle sur les fondations d’un édifice encore plus ancien.

La montée des Accoules est bien plus qu’un escalier — c’est une coupe géologique dans l’histoire de la ville. Chaque marche correspond à quelques décennies supplémentaires de mémoire accumulée. En bas, le Vieux-Port du XXIe siècle. En haut, la pierre romane du XIe siècle. Et entre les deux, toutes les couches intermédiaires d’une ville qui n’a jamais cessé de se construire sur elle-même.

Les Accoules : une paroisse bimillénaire

L’église des Accoules fut démolie pendant la Révolution française — ses pierres servirent à construire d’autres choses, son mobilier fut dispersé ou détruit, sa communauté paroissiale dissoute. Seul son clocher, devenu cloche de la Révolution puis cloche civile de la mairie, survécut à la destruction. Il est toujours là, sur la place des Accoules, sonnant les heures d’une voix qui n’a pas changé depuis le XVe siècle.

Le nom Accoules vient du provençal acoulado — le passage couvert, le portique. L’église était bordée d’arcades sous lesquelles les marchands s’abritaient pour commercer — une pratique commune dans les villes méditerranéennes où la chaleur de l’été rendait l’ombre indispensable. Ces arcades ont disparu avec l’église, mais le nom est resté.

Les fouilles archéologiques réalisées sous la place des Accoules dans les années 1980 ont mis au jour des vestiges d’une occupation continue depuis le VIe siècle avant Jésus-Christ — les Grecs fondateurs de Massalia construisirent leurs premiers sanctuaires sur cette hauteur qui dominait la rade. L’église des Accoules n’est que le dernier en date d’une série de lieux de culte superposés sur ce même rocher depuis deux mille cinq cents ans.

L’escalier comme métaphore de la ville

Marseille est une ville d’escaliers. Son relief accidenté — la rade creusée entre des collines abruptes — a condamné les habitants à monter et à descendre depuis les origines. Ces escaliers ne sont pas des accidents topographiques : ce sont des lieux de vie. On s’y assied le soir quand il fait chaud. Les enfants y jouent. Les voisins s’y retrouvent par hasard et restent une heure à parler.

La montée des Accoules est l’un des plus beaux de ces escaliers-rues. Elle serpente entre des façades hautes aux volets colorés, traverse des placettes inattendues où un figuier a réussi à s’imposer entre les pierres, débouche parfois sur des terrasses avec vue sur la rade qui arrêtent net la montée. C’est un chemin qui récompense — chaque palier offre quelque chose : une vue, une ombre, une plante qui pousse dans un mur, un nom de rue qui raconte.

À Aix, des escaliers similaires traversent le Vieil Aix en reliant les niveaux de la ville ancienne. À Salon, la montée vers le château de l’Empéri est une leçon de géographie médiévale — on comprend en la grimpant pourquoi le château était imprenable : il faut souffler deux fois avant d’arriver. Ces escaliers sont la Provence verticale — celle qui s’explore à pied, lentement, en levant les yeux.

Le clocher des Accoules et la mémoire sonore

Le clocher des Accoules sonne toujours les heures. Sa cloche, fondue au XVe siècle, a une voix particulière — plus grave que les cloches des XIXe et XXe siècles, avec un résidu de métal ancien dans le timbre qui lui donne une qualité reconnaissable entre toutes dans le paysage sonore du Panier.

Les anciens habitants du Panier disent qu’ils reconnaissaient le clocher des Accoules même endormis — que sa voix faisait partie de leur sommeil comme elle faisait partie de leur vie éveillée. Ce paysage sonore, fait des sons de la ville qui se superposent et se répondent, est une patrimoine immatériel aussi précieux que les monuments visibles.

Dans une ville où tant de choses ont été détruites — les quartiers de 1943, les démolitions des années 1960, la rénovation parfois brutale des années 2000 — le clocher des Accoules est l’un des objets qui sonnent la continuité. Il était là avant la Révolution, avant Napoléon, avant les grandes guerres, avant la transformation du port. Il sera là après nous.

🌿 Anecdote — En 1720, lors de la grande peste de Marseille, le quartier des Accoules fut l’un des plus touchés — ses ruelles étroites et sa densité de population favorisèrent la transmission de l’épidémie. Le curé des Accoules de l’époque, le père Nicolas Gontery, refusa d’abandonner son église et ses paroissiens et mourut de la peste après plusieurs semaines de soins aux malades. Son nom figure toujours sur une plaque dans le clocher, posée par ses successeurs au XIXe siècle. C’est l’un de ces gestes de mémoire discrets qui font que les lieux ont une âme — non pas parce qu’on les visite, mais parce que quelqu’un s’est souvenu.

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