Dans un carrefour du quartier le plus raffiné d’Aix, quatre dauphins de pierre font jaillir l’eau depuis 1667 — et personne ne passe devant eux sans s’arrêter
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Au croisement de la rue Cardinale et de la rue du Quatre Septembre, dans le quartier Mazarin d’Aix-en-Provence, il y a une fontaine que les Aixois traversent chaque jour sans la voir vraiment, parce qu’on ne regarde pas vraiment ce qu’on a toujours connu. Et pourtant, si on s’arrête — si on prend trente secondes pour regarder — quelque chose se passe. Les quatre dauphins qui s’arc-boutent autour du fût central, la gueule ouverte vers le ciel d’où l’eau devrait jaillir (elle jaillit effectivement par temps normal), les écailles sculptées dans la pierre avec une précision d’orfèvre — il y a là une beauté tranquille et assurée qui ne cherche pas à impressionner et impressionne pour cette raison même.
La fontaine des Quatre Dauphins fut créée en 1667 par le sculpteur Jean-Claude Rambot, l’un des grands artisans du baroque provençal. Elle marque le centre géométrique du quartier Mazarin — ce quartier tracé en damier par l’archevêque Michel Mazarin (frère du cardinal) dans la seconde moitié du XVIIe siècle, qui constitue l’extension la plus élégante et la plus cohérente d’Aix.
Jean-Claude Rambot et le baroque provençal
Jean-Claude Rambot est l’un de ces artistes dont la postérité a oublié le nom tout en conservant l’œuvre. Sculpteur d’origine bourguignonne installé à Aix dans les années 1650, il travailla pendant trois décennies pour les grandes familles parlementaires et pour la municipalité, laissant dans la ville des dizaines de sculptures — mascarons sur les façades, atlantes portant des balcons, personnages dans les fontaines.
La fontaine des Quatre Dauphins est son œuvre la plus connue et la plus aimée. Le choix du dauphin n’est pas arbitraire : symbole royal (le Dauphin de France est l’héritier du trône), le dauphin est aussi une figure maritime chère aux villes provençales. Il représente à la fois la protection de la mer et l’appartenance à la couronne de France — un message politique habillé en beauté.
La technique de Rambot est remarquable pour son époque : les écailles des dauphins sont traitées avec une liberté qui anticipe le rococo, les corps sont tordus dans des positions dynamiques qui créent un mouvement circulaire autour du fût central. Quand l’eau jaillit des gueules et retombe en nappe sur le bassin de pierre, la fontaine semble s’animer — les dauphins nagent, l’eau leur appartient.
Le quartier Mazarin : la grille et la beauté
La fontaine des Quatre Dauphins s’inscrit dans un quartier dont le plan est lui-même un chef-d’œuvre d’urbanisme classique. Michel Mazarin, nommé archevêque d’Aix en 1648, fit tracer dès les années 1640 un nouveau quartier au sud du Cours Mirabeau selon un plan orthogonal rigoureux : des rues perpendiculaires, des blocs réguliers, des façades uniformes en hauteur et en style.
Ce plan en damier, inspiré des villes nouvelles de la Renaissance italienne, donnait au quartier une lisibilité et une élégance que la ville médiévale au nord du Cours n’avait pas. Les familles parlementaires qui y firent construire leurs hôtels particuliers suivirent des règles architecturales strictes — même hauteur de corniche, mêmes proportions de fenêtres, même traitement des façades — qui créèrent cette harmonie d’ensemble que le quartier conserve encore aujourd’hui.
Se promener dans le quartier Mazarin un matin de semaine, quand les touristes sont encore rares et que les habitants sortent leurs chiens ou vont chercher leur pain, c’est traverser un morceau d’Europe classique intact. La fontaine des Quatre Dauphins est son cœur — le point où les quatre axes du quartier se rejoignent, le centre géométrique d’une belle pensée urbanistique.
Les fontaines d’Aix comme paysage intérieur
La fontaine des Quatre Dauphins fait partie de ces lieux qu’on ne cherche pas et qu’on ne trouve que quand on se perd. C’est peut-être sa plus grande qualité : elle récompense ceux qui flânent plutôt que ceux qui visitent. Elle n’est sur aucun itinéraire officiel des offices de tourisme, pas mise en valeur par des panneaux explicatifs, pas éclairée comme un monument — juste là, au carrefour, comme elle l’a toujours été depuis 1667.
Cézanne la vit des centaines de fois en traversant le quartier Mazarin — il habitait dans le voisinage et empruntait régulièrement ces rues. Il ne la peignit jamais directement, mais dans ses toiles de la vieille ville d’Aix, cette façon de traiter la pierre comme de la lumière figée, les surfaces architecturales comme des facettes de couleur — on retrouve quelque chose de ce qu’il voyait dans les sculptures de Rambot.
🌿 Anecdote — En 1944, quand la Libération atteignit Aix-en-Provence, des soldats américains du 7e Corps d’armée entrèrent dans la ville en empruntant la rue Cardinale. Selon plusieurs témoignages de l’époque, une colonne de jeeps s’arrêta quelques minutes devant la fontaine des Quatre Dauphins — les soldats, épuisés par plusieurs semaines de campagne, s’y lavèrent le visage et remplirent leurs gourdes. Un photographe de l’armée prit une série de photos restées inédites jusqu’en 2008, quand un historien de l’armée américaine les retrouva dans des archives du Maryland. On y voit des soldats en uniforme sourire autour des quatre dauphins de pierre — les libérateurs et la fontaine baroque, deux mondes qui se regardent avec une curiosité mutuelle.

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