Zou, chouraver, se faire la malle, dégun et le fameux Oh la vache — la grammaire secrète d’une ville qui parle comme elle vit
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Après les cinq mots fondateurs du vocabulaire marseillais — pitchoun, fada, minot, peuchère, gavé — voici cinq expressions et mots supplémentaires qui complètent le portrait linguistique d’une ville qui a toujours eu beaucoup de choses à dire et une façon bien à elle de les dire. Marseille est une ville de parole — directe, musicale, parfois excessive, toujours sincère. Comprendre ses mots, c’est comprendre quelque chose de son âme.
La langue marseillaise est un palimpseste fascinant où s’entremêlent le provençal ancien, l’occitan médiéval, l’italien des migrants ligures et génois du XIXe siècle, quelques mots arabes intégrés par les vagues d’immigration maghrébine du XXe siècle, et un français populaire qui a fait ses propres trouvailles. Cette richesse n’est pas un désordre — c’est une histoire.
Zou : la commande et le congé
Zou est peut-être l’expression la plus marseillaise qui soit. Une seule syllabe qui peut signifier une dizaine de choses selon le contexte et l’intonation. Zou, allez veut dire on y va, dépêchons-nous. Zou, c’est bon signifie c’est terminé, on arrête là. Zou dit seul, accompagné d’un geste de la main, signifie va-t’en, disparais de ma vue — pas méchamment, mais fermement.
L’origine de zou est obscure mais probablement provençale, issue de l’interjection sus qui indique le mouvement. Ce qui est certain, c’est que zou concentre en une syllabe cette façon marseillaise d’aller à l’essentiel sans détour. Les Marseillais ne perdent pas de temps en introduction — ils disent zou et la chose est dite.
Chouraver : l’emprunt définitif
Chouraver signifie voler, dérober — mais avec une légèreté dans la connotation qui laisse entendre que le larcin en question n’est pas bien grave. On dit d’un enfant qui a pris les cerises du voisin qu’il les a chouraves. On dit d’un ami qui a rempli son assiette avant tout le monde qu’il a chourave la dernière escalope. Ce mot, venu du romani (la langue des Roms), s’est fondu si parfaitement dans le parler marseillais qu’il ne retient plus aucune association négative.
Chouraver est un bel exemple de comment Marseille a absorbé les langues de tous ses habitants au fil des siècles. La communauté romani, présente dans la région depuis des siècles, a laissé des traces dans le vocabulaire quotidien que personne ne reconnaît plus comme étrangère — ces mots sont marseillais, point.
Dégun, se faire la malle, et le mystérieux Oh la vache
Dégun est le mot provençal pour personne, au sens de nul, aucun être humain. Y’a dégun veut dire il n’y a personne. Je suis dégun dans ce quartier signifie je ne compte pour rien ici. Mais l’expression la plus connue est peut-être : il se prend pour quelqu’un alors qu’il est dégun — il pense être important alors qu’il n’est rien. Cette façon de remettre les prétentieux à leur place est une constante de la culture marseillaise, qui n’a jamais aimé la posture.
Se faire la malle signifie partir, s’en aller, disparaître — souvent sans prévenir et sans regret. Je me suis fait la malle de ce boulot signifie j’ai quitté ce travail. Il s’est fait la malle avant la fin de la soirée signifie qu’il est parti discrètement. L’expression vient du vocabulaire des voyageurs et des aventuriers — la malle, c’est le bagage du départ.
Enfin, le célèbre Oh la vache marseillais — prononcé avec l’accent, sur trois temps distincts, le oh très ouvert, le la légèrement allongé, le vache presque chanté — est une exclamation d’étonnement, d’admiration, de dépit ou de surprise qui n’a pas d’équivalent exact dans le français standard. C’est le soupir de tout un territoire, la façon du Sud de dire que le monde ne cesse de l’étonner.
🌿 Anecdote — La linguiste Henriette Walter, dans ses études sur les langues de France, a noté que le parler marseillais est l’un des dialectes régionaux français les plus vivants et les plus créateurs de nouveaux mots. Contrairement à l’idée reçue selon laquelle les dialectes régionaux disparaissent sous la pression du français standard, le marseillais continue d’inventer, d’absorber et de transformer. C’est, dit-elle, une langue vivante dans tous les sens du terme — elle respire, elle grandit, elle refuse de mourir.

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