Pitchoun, fada, minot, peuchère, gavé — un petit lexique affectueux pour commencer à comprendre ce que disent vraiment les Marseillais
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Il y a des villes qui ont leur propre langue intérieure — pas une langue étrangère, mais une façon particulière de plier le français selon les besoins du territoire, du soleil et du caractère. Marseille est de ces villes-là. L’accent marseillais est mondialement reconnaissable, mais c’est moins l’accent qui fait l’identité linguistique de la cité phocéenne que son vocabulaire — ces mots provençaux, italiens ou arabes qui se sont glissés dans le français ordinaire et qui, si on ne les connaît pas, peuvent laisser perplexe le voyageur bien intentionné.
Voici les cinq premiers mots qui font l’accent — non pas dans sa musique, mais dans son sens. Cinq mots à apprendre, à utiliser, à offrir en retour à la ville qui vous accueille. Parler marseillais, même maladroitement, est toujours perçu comme un signe de respect et d’affection.
Pitchoun : la tendresse en cinq lettres
Pitchoun — ou pitchoune au féminin — est peut-être le mot le plus tendre du vocabulaire marseillais. Il vient du provençal pitchoun, diminutif de petit, et désigne d’abord un enfant ou un bébé. Mais dans l’usage courant, il déborde largement son sens littéral pour devenir un terme d’affection général que l’on peut adresser à n’importe qui : son partenaire, son ami, son chien, son chat.
Une grand-mère marseillaise appelle ses petits-enfants pitchoun jusqu’à ce qu’ils aient trente ans. Un vendeur du marché appelle son client pitchoun pour signaler qu’il lui porte de l’affection. Un père appelle son grand fils de deux mètres pitchoun parce que les dimensions physiques n’ont jamais rien changé aux dimensions affectives. Ce mot est un câlin verbal, une façon de rapetisser le monde pour le rendre plus doux.
Fada : le doux-dingue du Sud
Fada vient du provençal et signifie fou, mais d’une folie sympathique, légèrement admirative. On dit de quelqu’un qu’il est fada quand il a fait quelque chose d’imprudent mais courageux, d’excessif mais généreux, d’inattendu mais réjouissant. Ce n’est pas une insulte — c’est presque un compliment déguisé.
T’es complètement fada est la façon marseillaise de dire à quelqu’un qu’il est allé trop loin, mais avec une indulgence dans la voix qui dit aussi : je t’admire un peu pour ça. Les grands aventuriers, les artistes excentriques, les cuisiniers qui mettent trop de safran dans leur bouillabaisse — tous sont des fadas respectables. Être raisonnable à Marseille n’a jamais vraiment impressionné personne.
Minot, peuchère, gavé : le trio du quotidien
Minot est un synonyme de pitchoun pour désigner un enfant, mais avec une connotation plus populaire et plus espiègle. Le minot c’est le gamin du quartier, celui qui joue dans la rue jusqu’à la nuit, qui revient avec les genoux écorchés et les yeux brillants. Il a quelque chose de légèrement anarchiste, le minot — une liberté enfantine que les adultes lui envient secrètement.
Peuchère est un mot untranslatable — une de ces exclamations qui concentrent en deux syllabes une émotion trop complexe pour être définie précisément. Peuchère exprime la compassion mêlée d’une légère condescendance bienveillante : oh le pauvre, oh la malheureuse. On dit peuchère pour la voisine dont le chat est malade, pour l’ami qui a raté son train, pour l’enfant qui est tombé. C’est la commisération provençale — sincère, immédiate, et déjà prête à passer à autre chose.
Gavé, enfin, signifie beaucoup, vraiment beaucoup, excessivement. C’est gavé bon veut dire c’est vraiment très bon. C’est gavé loin veut dire c’est vraiment très loin. C’est gavé cher veut dire vous avez deviné. Ce mot intensificateur, que la jeunesse marseillaise utilise avec une générosité proportionnelle à ce qu’il décrit, est peut-être le plus exporté de tout le vocabulaire méridional — on l’entend aujourd’hui à Paris dans la bouche de jeunes qui n’ont jamais vu la mer.
🌿 Anecdote — L’écrivain Marcel Pagnol, natif d’Aubagne et père littéraire de Marseille, utilisait ces mots avec une précision d’orfèvre dans ses dialogues. Dans Marius, César appelle son fils pitchoun avec une tendresse qui traverse les décennies. Dans La Gloire de mon père, le minot c’est Marcel lui-même, gamin des collines. Pagnol avait compris que ces mots provençaux n’étaient pas du français régional — ils étaient une musique, et ses pièces en avaient besoin comme une partition a besoin de ses notes.

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