Ils sont moins de dix à fabriquer encore le vrai savon de Marseille selon la méthode traditionnelle. Portrait d’une industrie et d’une obsession
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À son apogée, à la fin du XIXe siècle, Marseille comptait plus de cent trente savonneries. Les cheminées des usines de Saint-Louis, du Canet et de l’Estaque fumaient jour et nuit, produisant des centaines de milliers de tonnes de savon exportées dans le monde entier. Le port de Marseille chargeait autant de savon que d’épices — c’était l’une des premières industries mondiales de ce produit, et Marseille en était la capitale incontestée.
Aujourd’hui, il reste moins de dix savonneries à Marseille et dans ses environs qui fabriquent encore le savon selon la méthode traditionnelle du chaudron — cette cuisson longue, ce lavage à l’eau salée, ce vieillissement dans les cases. Parmi elles, quelques noms qui résistent depuis des générations : Marius Fabre, La Corvette, Le Sérail, Savonnerie du Midi. Ces maisons sont les gardiens d’un savoir-faire industriel et artisanal qui n’a pas son équivalent dans le monde.
Marius Fabre : la maison centenaire de Salon-de-Provence
Fondée en 1900 à Salon-de-Provence par Marius Fabre, la savonnerie qui porte son nom est aujourd’hui dirigée par la quatrième génération de la famille. C’est l’une des rares savonneries à avoir conservé intégralement la méthode traditionnelle du chaudron, avec ses grandes cuves en acier inoxydable où la saponification se fait encore sur plusieurs jours, ses cases de solidification en bois, et ses tables de découpe à la main.
Le savon Marius Fabre est disponible en deux versions : le savon à l’huile d’olive pure (plus doux, légèrement verdâtre) et le savon à l’huile de coprah (plus dur, plus moussant, blanc nacré). Les deux affichent fièrement leur teneur en huile végétale — 72% minimum — sur chaque cube. La savonnerie produit aussi des gammes de soins cosmétiques et d’entretien, toujours à base de savon de Marseille, qui ont conquis les magasins bio et les épiceries fines du monde entier.
La visite de la savonnerie est possible et recommandée : on peut voir les cuves, observer le processus de découpe, sentir ces parfums de savon chaud et de soude qui imprègnent les murs depuis cent vingt ans. C’est l’un des rares lieux industriels où le patrimoine et la production coexistent dans un même espace vivant.
La bataille des labels : protéger le vrai
La grande bataille des savonniers marseillais est celle des labels. Le nom savon de Marseille n’est pas une appellation protégée par la loi — n’importe qui peut apposer ces mots sur un produit fabriqué n’importe où dans le monde, avec n’importe quelle huile, n’importe quelle méthode. Et c’est exactement ce qui se passe : des savons dits de Marseille sont fabriqués en Chine, en Turquie ou en Belgique, avec de la graisse animale et des adjuvants chimiques.
En réaction, les savonniers authentiques ont créé l’Union des professionnels du savon de Marseille et travaillent depuis plusieurs années à obtenir une IGP — Indication Géographique Protégée — qui encadrerait la fabrication, les ingrédients et la méthode. Ce combat juridique et commercial est aussi un combat culturel : il s’agit de décider ce que signifient deux mots qui représentent des siècles d’histoire industrielle et culturelle.
En attendant, le conseil pratique est simple : on reconnaît le vrai savon de Marseille à sa teneur en huile végétale (72% minimum indiqué sur le cube), à son lieu de fabrication (Marseille ou ses environs immédiats), et à l’absence de colorants et de parfums synthétiques. Un savon de Marseille authentique n’a pas besoin d’être parfumé — il sent le savon, proprement, et c’est déjà tout.
🌿 Anecdote — En 1688, Louis XIV signa l’Édit de Colbert qui réglementait la fabrication du savon de Marseille avec une précision qui ferait pâlir les textes législatifs actuels. L’édit imposait l’utilisation exclusive d’huile d’olive (pas d’huile animale, pas de graisses mélangées), interdisait la fabrication entre mai et septembre (la chaleur compromettant la saponification), et définissait la zone géographique autorisée. Toute fraude était punie de confiscation des marchandises et d’amendes colossales. Trois cents ans plus tard, les savonniers se battent encore pour ces mêmes principes — la constance de l’exigence traversant les siècles comme le parfum traverse les murs.

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