Ces tissus à motifs floraux qui caractérisent l’identité visuelle provençale sont nés d’un commerce maritime avec l’Inde — une histoire de couleurs et de contrebande
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Il est difficile d’imaginer la Provence sans ses tissus à motifs floraux : ces petits bouquets répétés, ces paisleys colorés, ces grenades et ces amandes qui ornent les nappes de marché, les coussins des mas, les robes d’été et les tabliers de cuisine. Ces motifs semblent intemporels, profondément provençaux, comme si les fleurs de garrigue s’étaient naturellement imprimées sur le coton. Et pourtant, leur origine est à l’opposé exact du monde : ils viennent de l’Inde.
L’histoire des indiennes de Provence est une histoire de commerce maritime, de fascination pour l’exotique, de génie industriel et de contrebande effrontée. C’est l’une des aventures économiques et esthétiques les plus romanesques du XVIIe siècle français.
L’arrivée des cotonnades indiennes à Marseille
Tout commence dans la seconde moitié du XVIIe siècle, quand les navires de la Compagnie des Indes commencent à décharger dans le port de Marseille des cotonnades peintes ou imprimées venues du Gujarat et du Coromandel. Ces tissus, appelés chittes ou indiennes, sont une révélation : légers, colorés, aux motifs d’une finesse inégalée par les textiles européens de l’époque, ils résistent au lavage sans perdre leur couleur — une prouesse que les teinturiers français ne savaient pas encore reproduire.
Le succès est immédiat et massif. Toutes les classes sociales en veulent, des bourgeoises marseillaises aux paysannes provençales. La mode est si forte qu’elle menace les industries textile lyonnaise et parisienne, protégées par le pouvoir royal. En 1686, Louis XIV interdit purement et simplement l’importation et la fabrication de cotonnades imprimées en France — une prohibition qui durera jusqu’en 1759.
Ce fut le début d’une période de contrebande florissante. Les indiennes continuèrent d’entrer clandestinement par Marseille, cachées dans des ballots de marchandises légitimes. Les femmes les portaient sous leurs jupes pour traverser les frontières. Les peines étaient lourdes — galères, amendes colossales — mais le commerce ne s’arrêta pas. On a calculé que pendant la période d’interdiction, plus de cotonnade indienne entra en France qu’avant l’interdit.
La naissance d’une industrie provençale
Pendant la période d’interdiction, des artisans provençaux commencèrent à reproduire clandestinement les motifs indiens sur des toiles locales, développant leurs propres techniques d’impression et de mordançage. Quand la prohibition fut levée en 1759, une véritable industrie était déjà constituée à Tarascon, Orange et Marseille.
La maison Souleiado, fondée à Tarascon en 1806, est aujourd’hui la gardienne la plus connue de ce patrimoine. Ses archives conservent plus de 40 000 planches de bois gravées à la main depuis le XVIIIe siècle — chaque planche permettant d’imprimer un motif ou une couleur sur le tissu. Certaines planches sont encore utilisées aujourd’hui pour des éditions limitées.
Les motifs ont évolué avec le temps : aux paisleys et aux fleurs indiennes se sont ajoutés des motifs locaux — des olives, des cigales, des épis de blé, des cyprès. Cette hybridation entre l’Orient et la Provence a donné naissance à quelque chose de nouveau et d’unique : un vocabulaire visuel qui appartient désormais entièrement au territoire, même si ses origines naviguent à des milliers de kilomètres.
🌿 Anecdote — La couleur jaune soufre si caractéristique des anciennes indiennes provençales était obtenue grâce à la gaude — une plante herbacée cultivée dans le Comtat Venaissin depuis le Moyen Âge. Aujourd’hui disparue des champs provençaux, la gaude fait l’objet d’un programme de réintroduction par des artisans teinturiers naturels qui veulent retrouver les nuances exactes des indiennes d’époque. Ces teinturiers-botanistes sont les archéologues du textile.

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