De Moustiers à Vallauris, une tradition potière millénaire qui façonne encore aujourd’hui la table et la maison du Sud
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La table provençale serait incomplète sans ses céramiques. Ces assiettes peintes à la main, ces plats ovales couleur terre d’ombre, ces bols émaillés de motifs floraux et ces cruches à huile aux formes généreuses font partie de l’identité visuelle du Sud autant que le rosé et les platanes. Et pourtant, derrière chaque pièce, il y a une histoire qui remonte à des millénaires — l’histoire d’une terre argileuse exceptionnelle, de techniques venues de l’Orient arabe, et d’artisans qui ont fait de la nécessité domestique un art.
La Provence produit des céramiques depuis l’Antiquité. Les Gaulois, les Romains, puis les populations médiévales ont toutes exploité les argiles locales pour fabriquer leurs récipients quotidiens. Mais c’est à partir du XVIIe siècle, avec l’introduction des techniques de faïence venues d’Italie et d’Orient, que la céramique provençale atteint son âge d’or.
Moustiers-Sainte-Marie : la faïence des ducs
Le village de Moustiers-Sainte-Marie, perché au bord d’un canyon dans les Alpes-de-Haute-Provence, est le haut lieu de la faïence provençale. La légende attribue l’introduction de la technique de l’émail blanc au moine Antoine Clérissy, qui aurait rapporté d’Italie le secret de la majolique au XVIIe siècle. La réalité est plus complexe, mais le résultat est incontestable : dès 1700, la faïence de Moustiers était connue dans toute l’Europe et sur les tables des grands du royaume.
La faïence de Moustiers se reconnaît à ses motifs peints sous émail blanc : grotesques (motifs de chimères et d’arabesques inspirés de la Renaissance italienne), chasses, scènes mythologiques, fleurs et oiseaux. Les couleurs traditionnelles sont le bleu cobalt, le jaune antimoine, le vert de cuivre et le violet manganèse — toutes d’origine minérale.
Au XIXe siècle, la concurrence de la porcelaine de Limoges et de la faïence industrielle fit presque disparaître l’artisanat moustérien. Il fut relancé dans les années 1920 par quelques potiers passionnés, puis renforcé dans les années 1970 par la vague du retour aux arts manuels. Aujourd’hui, une vingtaine d’ateliers travaillent à Moustiers, certains selon les techniques originales du XVIIe siècle.
Vallauris et Aubagne : la céramique populaire
Vallauris, dans les Alpes-Maritimes, est la capitale de la poterie populaire provençale. Pablo Picasso y vécut de 1948 à 1955 et s’y initia à la céramique avec la passion d’un débutant de génie — produisant en quelques années plus de deux mille pièces qui révolutionnèrent l’art céramique du XXe siècle. Sa présence transforma la ville en destination artistique internationale et relança une tradition potière qui datait de l’Antiquité romaine.
Aubagne, près de Marseille, est réputée pour ses santons — ces figurines en argile peinte qui peuplent les crèches de Noël provençales. L’art du santon, apparu après la Révolution française quand les crèches vivantes furent interdites dans les églises, est une tradition populaire d’une richesse extraordinaire : chaque personnage représente un type social de la Provence ancienne — le rémouleur, le pêcheur, le berger, la femme au tambourin.
Ces deux traditions — la faïence aristocratique de Moustiers et la céramique populaire d’Aubagne et Vallauris — coexistent en Provence et définissent ensemble l’étendue d’une culture céramique qui va du musée à la cuisine, de la collection au quotidien.
🌿 Anecdote — Pendant la Révolution française, les ateliers de faïence de Moustiers recurent une commande bizarre et unique : fabriquer des assiettes révolutionnaires ornées de slogans comme Liberté, Égalité, Fraternité et de bonnets phrygiens. Ces pièces, produites en série pour remplacer la vaisselle de l’Ancien Régime dans les mairies et les institutions publiques, sont aujourd’hui des pièces de collection rarissimes — la plupart ayant été brisées lors de changements de régime ultérieurs. Un exemplaire intact se vendait en 2019 plus de douze mille euros chez un commissaire-priseur aixois.

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