Symbole du Sud, paresseuse selon La Fontaine, virtuose selon les entomologistes — portrait d’une icône mal-aimée
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Il y a une ambiguïté fondamentale dans la façon dont nous parlons de la cigale. D’un côté, Jean de La Fontaine en a fait le symbole de l’insouciance et de l’imprudence, dans une fable moraliste qui a conditionné des générations d’écoliers. De l’autre, les Provençaux en ont fait leur animal totem — un symbole de joie de vivre, de chaleur et de générosité du Sud. Ces deux images sont contradictoires. Et la vérité, comme souvent, est beaucoup plus intéressante que la fable.
La cigale n’est pas paresseuse. Elle est l’aboutissement de l’un des cycles de vie les plus longs et les plus remarquables du règne animal. Et son chant, ce stridulation qui couvre toute la garrigue en juillet et août, n’est pas une chanson gratuite : c’est l’expression d’une urgence biologique totale.
Le cycle remarquable de la cigale
La femelle cigale pond ses œufs dans les rameaux des arbres en été. Les larves éclosent, tombent au sol et s’enfouissent immédiatement dans la terre, à une profondeur pouvant atteindre un mètre. Là, dans l’obscurité totale, elles vont se nourrir de sève de racines et grandir pendant deux à dix-sept ans selon les espèces — la cigale américaine Magicicada est la plus connue pour ce cycle extraordinairement long.
Nos cigales provençales (Cicada orni et Lyristes plebejus principalement) restent sous terre trois à cinq ans. Puis, un beau matin de juin, elles remontent toutes simultanément, creusent un trou de la taille d’un pouce et émergent dans la lumière du matin. Elles grimpent sur le premier tronc venu, se libèrent de leur exosquelette de larve en quelques minutes — un processus extraordinaire à observer — et deviennent en quelques heures l’insecte ailé que nous connaissons.
Elles n’ont alors que quelques semaines pour vivre : manger, chanter, s’accoupler, pondre. Le mâle chante pour attirer la femelle, en faisant vibrer deux membranes — les tymbales — situées sur son abdomen. Le bruit produit peut atteindre 120 décibels. C’est proportionnellement l’un des animaux les plus bruyants du monde.
La cigale dans la culture provençale
La cigale est au cœur de l’identité provençale d’une façon qui dépasse le simple souvenir. Elle est sculptée sur les façades, pendue en céramique aux portes des maisons, imprimée sur les nappes et les céramiques de Moustiers. Sa présence signifie l’été, la chaleur, les repas sous les platanes.
Les céramistes provençaux du XIXe siècle furent les premiers à populariser la cigale comme motif décoratif. On dit que c’est un potier d’Aubagne, au nom oublié, qui décida de cuire une vraie cigale dans l’argile et d’en garder le moule pour le reproduire à l’infini. La pratique se répandit, et aujourd’hui la cigale en céramique est l’un des souvenirs les plus vendus de Provence — une industrie artisanale qui tourne encore à plein régime à Aubagne et Vallauris.
🌿 Anecdote — La fable de La Fontaine est adaptée d’Ésope, mais le poète a commis une erreur géographique : la fourmi de la fable vit dans les régions froides où l’hiver est rude. La cigale, elle, n’existe pas dans ces régions. En Provence, les deux espèces cohabitent rarement. C’est un anachronisme climatique que les Provençaux ont toujours trouvé plutôt injuste pour leur insecte favori.

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